Relire… Sa Majesté des Mouches

C’est peut-être une bonne idée, ces temps-ci, de (re)lire Sa Majesté des mouches (The Lord of flies), publié en 1954 par William Golding, futur prix Nobel de littérature.

On lit souvent ce roman comme une fable sur la barbarie : des enfants livrés à eux-mêmes, privés d’adultes, basculeraient peu à peu dans la violence.

Mais ce texte me semble dire quelque chose de plus subtil — et peut-être de plus inquiétant.

Le vrai sujet n’est pas seulement l’absence d’autorité.
Le vrai sujet est : que se passe-t-il quand ce qui faisait loi cesse de tenir ?

Au début, les enfants tentent encore de construire une forme.
Une conque.
Une assemblée.
Une parole qui circule.
Un feu qu’il faut maintenir.

Autrement dit : un effort pour faire exister un cadre commun, fragile mais opérant.

Puis ce cadre se fissure.

Et c’est là que Golding devient plus profond qu’une simple opposition entre civilisation et sauvagerie. Le groupe ne tombe pas immédiatement dans le chaos. Il se recompose.

Mais autrement.

La loi ne disparaît pas : elle change de nature.

Elle cesse d’être médiation, règle, parole partagée.
Elle devient fascination, rite, peur, obéissance au chef, désignation d’un ennemi, sacrifice.

C’est peut-être cela, le plus troublant : quand une loi symbolique ne tient plus, ce n’est pas le vide qui s’installe.
La loi ne disparaît pas ; elle se transformen une loi plus féroce, plus obscure, plus imaginaire.

La conque organisait la parole, autour de Ralph.
Jack, lui, organise la meute.

C’est sans doute pour cela que Sa Majesté des mouches reste un roman si dérangeant. Il ne raconte pas seulement la fragilité de la civilisation. Il montre que lorsque la parole ne parvient plus à faire lien, ce sont parfois le rite, la peur et la jouissance collective qui prennent le relais.

Et cette leçon dépasse largement une île déserte.

Ce roman dit alors quelque chose de très actuel : lorsque le symbolique cède, ce n’est pas nécessairement la liberté qui surgit. Il arrive qu’à sa place s’installent des formes plus archaïques, plus séduisantes, plus violentes de lien collectif.

Et c’est peut-être cela, au fond, que Golding avait vu avec une acuité rare : ce n’est pas toujours l’absence de loi qui menace le plus, mais ce qui vient parfois s’y substituer.

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